Les noms qui ont fait l’Histoire de Bretagne

Du bon usage des noms de rues

En laissant aux communes le soin de choisir les noms des rues, la République a cependant fixé quelques règles d’usage, pas toujours bien connues, mais que la raison devrait conduire à utiliser. La loi du 5 avril 1884 sur l’organisation municipale précise, en effet, que « le maire de chaque commune a le pouvoir de procéder à la dénomination des rues et places publiques, après délibération du conseil municipal et approbation de l’autorité supérieure ». Tout le monde connaît le conseil municipal, mais l’autorité supérieure désigne ici le sous-préfet, ou le préfet de chaque département et, s’il le faut, le ministre de l’Intérieur. Ces fonctionnaires ont pour mission de veiller au res­pect de l’ordre public et moral de la société, c’est-à-dire au rejet des noms de rues qui paraîtraient provocants, dénués d’intérêt, ou poli­tiquement déplacés, ce qu’ils ne font que très rarement. Dans ce domaine, le silence vaut approbation. C’est sans doute dommage, car cette censure, utilisée à bon escient, permettrait parfois d’éviter des rejets plus tardifs, toujours regrettables.Il est cependant un cas où cette règle devient obligatoire : c’est lorsqu’il s’agit du nom de personnes encore vivantes ou étrangères. L’ordonnance du 12 avril 1948 du ministère de l’Intérieur stipule en effet « qu’il sera statué par le ministre de l’Intérieur sur la dénomi­nation des rues et des places, lorsque celle-ci constitue un hommage à une personnalité étrangère, ou française encore vivante ». Le malheur vient de ce que cette règle n’est pas plus appliquée que la précédente. Si elle l’était, on ne verrait pas si souvent décrocher à la hâte des plaques de noms de personnages dont la popularité survit difficilement à leur décès, ou à un changement politique notable ! Est-ce une raison pour ne pas l’utiliser ? certes non. C’est ainsi, qu’un autre arrêté de 1904, par le préfet de la Seine cette fois, avait interdit de donner à des rues des noms de personnages morts depuis moins de cinq ans. Il semble bien que ce conseil de pruden­ce ait été étendu depuis à l’ensemble du territoire français. Mais sans doute, sans plus de succès que les deux précédentes dispositions, ce qui est aussi regrettable. Il y a de quoi sourire, mais le bon sens est ici souvent bafoué. Les exemples ne manquent pas, en Bretagne comme ailleurs, de communes qui rendent ainsi un hommage prématuré à un grand homme, que l’histoire s’empresse d’oublier ! Il ne tiendrait donc qu’à nous, de mieux respecter ces règles de bon sens, sans attendre la manifestation d’une administration trop peu regardante. Les changements de noms devraient, ainsi se limiter à des exceptions.

Dans la pratique, il est excessivement rare qu’un maire choisisse lui-même les noms de rues de sa commune. Il s’appuie le plus souvent sur les propositions d’une commission ad-hoc, qui, suivant les cas, peut relever de la commission culturelle, de celle de l’équipement, ou parfois des deux au sein du conseil municipal. Dans certaines villes qui en possèdent, c’est au service des archives qu’il revient de recevoir et d’étudier les propositions qui sont faites par de simples particuliers, ce qui donne lieu parfois à beaucoup de fantaisie. Ce qui importe surtout, c’est que ces propositions soient le reflet de l’histoire de la localité, ou de la région et non l’objet d’une satisfaction personnelle peu justifiée. On ne saurait trop recomman­der à cet effet d’utiliser l’apport précieux et désintéressé que peu­vent procurer dans ce domaine les associations d’histoire locale, ou départementale, qui existent maintenant en assez grand nombre. En cas d’hésitation, ces dernières peuvent aussi s’appuyer sur des sociétés spécialisées, ou même sur l’Institut culturel de Bretagne, dont c’est l’une des missions. Une telle procédure soulagerait le travail des élus et faciliterait la recherche des mérites les plus qualifiés et les plus dignes d’être retenus.

Un autre problème délicat, reste alors à résoudre : celui des emplacements à trouver pour chaque nom de rue. On doit distinguer ici le système médiéval qui s’applique plus particulièrement aux cités anciennes et le système honorifique, mieux adapté aux grandes villes actuelles. Tous les deux ont leur raison d’être. Le premier, lorsqu’il est déjà consacré par l’usage ou par l’histoire pour rappeler certains détails du paysage (proximité d’un monument ou existence d’un lieu-dit), ou encore pour indiquer la direction d’une ville proche, ce qui est parfois très utile. Il permet de souligner le caractère traditionnel ou touristique d’une cité, mais ne peut être utilisé que dans des endroits très précis (quartiers anciens, rues anciennes).

Le second est beaucoup plus souple, il s’applique aussi bien au cas de rues isolées, qu’à celui des quartiers nouveaux ou de lotisse­ments. La bonne règle veut cependant que l’on réserve les noms les plus importants (catégorie nationale), ou plus anciens (période royale et ducale, par exemple) pour le centre de la ville et les noms plus récents (catégorie régionale) pour la périphérie. C’est parfois diffici­le, car très souvent, les noms de rues du centre-ville sont déjà attri­bués et il est pratiquement impossible de les changer. C’est d’ailleurs à déconseiller. Dans quelques cas cependant, comme à Pontivy, cela a pu être fait. Le dédoublement de certaines rues trop longues, ou le remplacement de noms sans signification peut en effet s’envisager, mais on peut signaler à l’opposé, le cas d’une ville comme Vannes, qui a dû renoncer, sans raison convaincante, à une rue Jean IV, faute de lui trouver un emplacement convenable. Dans de pareils cas, la solution passe souvent par l’aménagement de nouveaux espaces, places, rond-points, passages publics, surfaces commerciales, parcs et jardins, lieux récréatifs divers. Il suffit souvent d’un peu d’imagination. La situation est heureusement plus facile pour les quartiers périphériques. Mais là aussi, les voies les plus anciennes ou les mieux placées doivent être réservées aux personnages les plus importants, en commençant par ceux qui ont eu des rapports étroits avec la cité (se rapporter au classement géographique).

Lorsqu’il s’agit d’un plan d’aménagement ou de quartiers nouveaux, il est plus séduisant d’affecter à ces derniers des groupes entiers de noms d’une même profession, en respectant bien entendu la vocation ou la particularité de chaque lieu : par exemple les marins seront placés près de la mer, les peintres de préférence à la campagne, les inventeurs au milieu d’une zone industrielle et les savants à proximité des établissements d’enseignement. On peut aussi préférer des personnages bretonnants, si on est en Basse-Bretagne. Les possibilités sont donc nombreuses.

Dans le cas des lotissements ou d’établissements privés, les principes sont les mêmes. Toutefois, le pouvoir de dénomination n’appartient plus à la commune, mais à des particuliers ou à des associations. La meilleure solution consiste encore à faire le choix de personnages en rapport avec l’activité et les goûts des usagers. On pourra ainsi placer les noms de médecins à l’intérieur d’un éta­blissement hospitalier, les aviateurs dans un aéroport… et les musi­ciens ou les poètes dans les endroits calmes. On ne saurait trop insister cependant sur l’intérêt et même la nécessité d’une bonne coordination avec la municipalité afin d’éviter des erreurs ou des double-emplois, ce qui arrive souvent. Les combinaisons judi­cieuses de lieux, de groupes professionnels et de périodes permettent ainsi de donner à chaque ville un aspect original qui lui sera propre, en même temps qu’il facilite l’osmose des habitants avec leur histoire.

Il est un point, pour terminer, sur lequel on ne saurait trop insis­ter : c’est celui de la lisibilité des panneaux de noms des rues. Rien ne sert en effet de donner un nom prestigieux à une voie, si celui-ci ne peut pas être lu ou reste incompris des usagers. La loi laisse à chaque commune le soin de matérialiser la dénomination des rues, mais dans ce domaine trop de plaques sont encore trop petites (penser aux automobilistes!), mal placées, insuffisamment précises et parfois même, totalement dissuasives. Combien de rues « du souvenir », ou « des patriotes », qui en très peu de temps ont perdu toute leur signification ! Quel que soit le modèle du panneau utilisé, celui-ci doit être seyant, précis et facile à déchiffrer. Il doit donc comprendre, au minimum : le nom exact du personnage choisi, accompagné de son pseudonyme s’il y a lieu, les années de naissance et de décès, la profession et, autant que possible, la qualité du défunt qui doit retenir l’attention. On trouvera à cet effet, la plupart des renseignements nécessaires dans les pages de cet ouvrage, mais en cas de besoin, il est facile de les compléter. Cette pratique peut rompre avec les habitudes de certaines municipalités. Dans beaucoup de cas cependant, on doit réaliser que la plaque de nom de rue reste le seul point de rencontre entre le citoyen ou le visiteur étran­ger, et l’histoire d’une commune. Ce panneau doit donc éveiller à la fois un sentiment de respect et le désir d’en savoir davantage. Cela vaut bien un petit effort, que chacun, maire d’une commune de Bretagne ou propriétaire d’un monument public ou privé, devrait avoir à cœur d’entreprendre pour transformer son patrimoine en un agréable livre d’histoire !

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